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Culture de la réforme et réforme de la culture

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La réforme est une question communautaire générale, car elle concerne la communauté tout entière et non un individu ou groupe d'individus. Elle se distingue, en outre, par son caractère global et complémentaire car elle ne se confine pas à un aspect ou champ particuliers mais couvre tous les domaines vitaux de ladite communauté. Cela n'implique pas, pour autant, d'exclure l'immense responsabilité qu'assume l'élite éclairée, notamment les intellectuels, dans la promotion de cette
réforme et, auparavant, dans sa conception, sa planification et sa mise en oeuvre, en veillant à ce qu'elle réponde au besoin qui la dicte. Il ne fait aucun doute que le besoin de réforme est conditionné par la nature
de notre pensée arabo-islamique qui a traversé de nombreuses étapes de développement et de rayonnement, preuve que nous pouvons dépasser l'actuelle étape de repli sur soi. Ce besoin est également inspiré par la nature de notre
religion qui incite au renouveau et est dicté par la réalité et ses mutations. En définitive, ce besoin de réforme va de concert avec l'évolution de l'univers et de la vie, qui ne connaissent ni interruption ni stagnation.
Nous devons cependant garder présent à l'esprit que bon nombre de difficultés entravent cette réforme, notamment :
1. L'accumulation et l'aggravation des problèmes, rendant leur résolution ardue, d'autant qu'ils sont traités tantôt avec légèreté et insouciance, tantôt avec exagération, entrainant ainsi leur négligence, leur multiplication ou l'échec d'aboutir à des solutions ;
2. L'absence d'une vision claire et exhaustive, dans le cadre d'un système de réforme globale fondé sur un modèle à adopter et appliquer. Celui-ci doit-il s'inspirer du patrimoine ou être copié sur l'expérience de l'Occident avancé ?
3. A ces facteurs de crise s'ajoute la position de l'Occident vis-à-vis des mouvements de réforme. En effet, l'Occident suit la situation politique et intellectuelle des Arabes et des Musulmans. La lecture des récits de certains occidentaux qui ont été chargés, depuis plus de deux siècles, d'analyser cette situation permet, cependant, d'appréhender la politique
réelle adoptée par les pays occidentaux pour imposer leur hégémonie aux sociétés arabes et islamiques. Cette lecture met également en évidence Les méthodes appliquées pour consacrer la dépendance politique, économique, culturelle, voire militaire, de ces sociétés envers l'Occident.Tous ces facteurs réunis contribuent à renforcer cette hégémonie, mais
aussi à affaiblir ces sociétés. L'incitation des compétences arabes et islamiques à émigrer s'inscrit également dans le cadre de ces tentatives d'affaiblissement car, à travers cette émigration, les pays occidentaux vident ces pays de leurs élites les plus actives ;
4. Aces difficultés, qui s'aggravent encore davantage avec l'intensification de l'ignorance, de l'analphabétisme et de la pauvreté répandus dans la société, s'ajoute l'absence d'une volonté sincère et vigoureuse de réforme ;
5. S'agissant du rôle des intellectuels, nous estimons que la réforme ne peut s'effectuer efficacement et à tous les niveaux à travers des mouvementsindividuels, quand bien même ce sont ces individus qui assument la responsabilité de sa conception et sa planification ;
6. La réforme ne peut, non plus, se concrétiser sans l'acquisition de la culture contemporaine, y compris la technologie renouvelable et la connaissance numérique. Il faut donc encourager la recherche scientifique, les innovations scientifiques et les différentes formes de créativité, tout en favorisant la mise en place d'une structure d'excellence
en matière d'inventivité et de qualité. Cependant, outre le fait qu'elle soit un bagage cognitif, la culture contemporaine c'est aussi une conscience, une vision et des valeurs comportementales adaptées à l'époque. A cet égard, il convient de rappeler, tout spécialement concernant les valeurs, que cette culture suscite elle-même d'innombrables points d'interrogation qui poussent les analystes à s'interroger non seulement sur la réalité de la culture autant des pays arabes et islamiques que
des pays occidentaux dans un monde en constante mutation, ainsi que sur les motifs qui suscitent le réforme de cette réalité.

A vrai dire, ces motifs sont aussi nombreux qu'évidents, et leurs signes précurseurs sont apparus d'ores et déjà depuis le début de l'ère moderne, soit avant deux siècles environ. Pour les peuples arabes et islamiques, c'est
l'aspiration à changer leur situation afin de surmonter les problèmes de la pauvreté, de l'ignorance, de l'analphabétisme et du sous-développement etrattraper le train du progrès. Il s'agit, pour ces peuples, d'assimiler les acquis
cumulés par le monde avancé dans les domaines politique, économique, social et
culturel, lesquels acquis ont permis aux citoyens de ce monde de jouir
pleinement de leurs libertés et de tous leurs droits et leurs ont fourni les
conditions idéales pour remplir leurs droits et obligations.
Il serait utile ici de rappeler que le monde arabe et islamique regorge de
richesses et de potentialités que sont le poids démographique, les ressources
naturelles, la position stratégique et les hautes compétences tant nationales
qu'expatriées ainsi que leurs capacités d'investissement à l'intérieur comme à l'extérieur.
D'où la question : quel est l'origine de cette défaillance ?
Il est vrai que les Arabes et les musulmans ont connu bon nombre de
secousses, à commencer par les conflits sur la question du Califat dès la première
époque islamique, avec toutes les conséquences négatives qu'ils ont eu sur l'Etat et
la société, suivis par la conquête de Hulagu, les Croisades, l'expulsion des Arabes
de l'Andalousie, le colonialisme et toutes ses répercussions d'après l'indépendance.
A cela s'ajoutent les séquelles de l'occupation de la Palestine, de la crise en Irak et
de toutes les crises qu'ils traversent aujourd'hui et dont il serait difficile de prévoir
l'impact, en particulier à l'époque contemporaine où la plupart des pays arabes sont
confrontés à des soubresauts inopinés que j'aborderai plus tard.
Pour répondre correctement à la question ci-haut posée, il convient de
procéder à une autocritique, en admettant, tout d'abord, la réalité de notre sousdéveloppement
puis en en cherchant les causes. Nous en déduiront ainsi que
parmi celles-ci figurent le repli sur soi, l'attachement aveugle à des traditions et
coutumes ancestrales qui ont façonné des mentalités sclérosées, et la fermeture
de toutes les issues permettant l'ouverture sur l'Autre.
Les dangers de ce repli, jadis limité aux aspects militaire, politique et
économique, se précisèrent lorsqu'il toucha l'aspect culturel qui a fini par céder
en dépit de la résistance et de toutes les actions positives entreprises par les
mouvements de réforme, dirigés d'une part par les promoteurs de la pensée
scientifique salafite tant en Orient qu'en Occident et, d'autre part, par des
pionniers de la modernité de ces mêmes pays qui ont pris connaissance, dès le

XIX° siècle, des progrès réalisés par l'Occident et dont les tentatives d'en
transférer certains aspects se sont heurtées à une résistance interne qui ont mis en échec ces tentatives.
Par la suite, ce repli s'est amplifié, ainsi que les dangers qui y sont
inhérents, après la colonisation des pays arabes et islamiques, lesquels ont trouvé
dans la recherche de soi et la réhabilitation du patrimoine un moyen naturel et légitime pour combattre cette colonisation.
Après l'indépendance, la pensée tenta de réunir les conditions du développement en prônant d'emprunter la même voie que l'Occident. Mais là encore, la tendance au repli persista, influant ainsi sur le processus d'ouverture.
Ainsi, la question ancienne-nouvelle sur les causes réelles du sousdéveloppement
reste posée et soulevée par différentes opinions.Mais alors, où réside le problème ? Est-il intrinsèque à l'Islam ou est-il dû
à la manière dont l'islam est appliqué ? En d'autres termes, est-ce que le
problème réside dans les musulmans et leur renoncement aux valeurs de l'islam
et leur incapacité à se mettre au diapason des peuples avancés ? Est-il dû à leur
incapacité à concilier la religion avec les nouvelles exigences matérielles ? Estil
dû à leur attachement aux petits détails et leurs divergences sur le parcellaire,
en laissant de côté l'essentiel, tout en s'appuyant sur des référentiels dépassés et
des textes incompatibles ?
C'est justement ce que l'on constate dans le domaine de la science et de son
exploitation, dans la domination de la pensée tirée du mythe et de la superstition,
auxquels s'ajoute la nature de la gouvernance fondée, dans la plupart des pays
arabes et islamiques, sur le despotisme, l'absence de consultation (Choura) et de
démocratie, l'usurpation par des individus des richesses publiques au détriment
des intérêts de la nation et de ses aspirations au progrès et au développement.
Ceci sans compter les provocations contre l'Islam et les musulmans pour les
maintenir dans le sous-développement aux fins de concrétiser des visées colonialistes.
A ce stade, une autre question s'impose : pourquoi les Arabes et les musulmans ont réussi jadis et pas maintenant?
En lisant l'histoire, on déduit que les musulmans ont, par le passé, saisi l'importance de la science, domaine où ils excellaient tant dans la recherche que dans l'élaboration d'ouvrages, créant ainsi dans leur parcours une culture
clairvoyante et une civilisation prospère dont les effets ont touché tous les
aspects de la vie. Ils ont, en outre, compris l'importance de la traduction des
oeuvres d'autrui et ont, de ce fait, traduit d'importants ouvrages en arabe, loin de
tout complexe susceptible d'entraver ce processus. Les savants ont ainsi
accompli leur devoir et rempli les responsabilités qui leur incombent.
Cependant, cette mission est passée aujourd'hui aux oubliettes, les savants,
car les penseurs et les intellectuels ont abandonné cette responsabilité et sont
devenus désormais, dans leur grande majorité, des spectateurs indifférents ou des
personnes soucieuses de leurs intérêts propres et ont perdu ainsi leur position où
la neutralité n'a aucune raison d'être. Ils ne s'intéressent plus aux problèmes de
leur communauté pour leur trouver des solutions. C'est ainsi qu'ils ont ouvert la
voie aux pédants, ignorants et épris de slogans éclatants issus soit d'un discours
idéologique n'ayant aucun fondement, soit d'un discours religieux extrémiste ou
démodé visant à leurrer l'opinion publique et que les évènements du 11
septembre ont exacerbé, faisant ainsi des musulmans la cible d'agressions et
d'accusations sous prétexte que leur religion incite au terrorisme. Or, les uns et
les autres sont, pour la plupart, des gens qui ont mal compris l'esprit de la
religion, sous l'effet d'une réalité sociale implacable, ou des purs produits du
colonialisme qui oeuvrent à exécuter les plans de celui-ci. J'entends par là les
plans concoctés par le colonialisme afin de consacrer sa présence et renforcer
son influence, à commencer par l'attisement des conflits ethniques et
linguistiques en passant par les divergences politiques et doctrinales et autres
conflits et collisions d'intérêts personnels.
La pensée réformatrice contemporaine se préoccupe de certaines questions
qu'elle juge essentielles pour réaliser le progrès, notamment en abordant la
relation entre la religion et la politique ainsi que la relation entre la religion et
l'extrémisme et le terrorisme. En continuant à réfléchir à l'équation patrimoine/
modernité, la pensée réformatrice s'est retrouvée partagée entre droite, gauche et
centre, avec tous les groupes et catégories qui les composent et soulèvent des
questions ponctuelles telles que le dialogue et le conflit ou l'alliance des
civilisations. Or tous ceux-ci n'ont de cesse d'insister sur la tolérance de la
religion et ses potentialités en matière de dialogue et d'alliance, ainsi que sa
capacité à assimiler la démocratie.
Cette préoccupation s'active malheureusement loin du climat de liberté
nécessaire à l'instauration d'un environnement académique susceptible de
stimuler les capacités créatives. Elle est tout aussi dépourvue de l'aspect
scientifique et technologique et autres outils de développement qui assurent la
suprématie de l'Occident. Elle ne dispose pas, non plus, des exigences de la
mondialisation et des possibilités de concilier cette dernière avec la réalité arabo-
islamique, toutes composantes patrimoniales/courantes et aspirations futures
confondues. Elle ne peut, en outre, se prévaloir des capacités permettant de
relever les défis de la mondialisation et d'assimiler ses aspects positifs, qu'ils
soient économiques ou culturels, ces derniers étant liés à l'identité et sont
l'expression des spécificités culturelles, considérées souvent comme statiques.
Il est vrai que dans notre monde arabe et islamique nous parlons de la
démocratie et de la nécessité de l'adopter pour sortir du sous-développement. Il
est tout aussi vrai que nous nous efforçons d'instituer des systèmes, des appareils
et des institutions démocratiques. Mais nous ne pourrons y parvenir en l'absence
de la substance de la démocratie, c'est-à-dire tout ce qui a trait aux valeurs
démocratiques et au degré de la conscience de la société à leur égard afin qu'elle
s'en imprègne et les exprime dans son comportement, et ce, en acceptant et
respectant l'opinion de l'Autre et en dialoguant avec lui de façon positive, loin de
toute velléité égoïste ou désir d'imposer son avis et réfuter celui d'autrui. Or tout
ceci exige un changement au niveau de l'intellectuel et du mental.
Si l'Occident est avancé sur les plans politique, économique et militaire, il
l'est aussi dans les domaines culturel, cognitif et technologique. Mais, au
préalable, il s'était développé intellectuellement et mentalement, et c'est ce qui l'a
habilité à accéder à l'excellence et la supériorité, libérant ainsi les énergies et les
potentialités de l'ensemble de la société, toutes strates et catégories confondues.
Aujourd'hui, le citoyen occidental est conscient de l'importance de l'entreconnaissance,
de la solidarité, de l'alliance et de la coopération, à travers les
valeurs humaines communes, d'autant que ces dernières ne sont pas, dans leur
essence, incompatibles avec les valeurs religieuses.
Mais peut-être devrons-nous considérer la mondialisation, sous cet angle de
vue, en tant que nouveau cadre régissant les relations internationales, mais aussi
-ce à quoi elle est destinée- en tant que synonyme de l'occidentalisation. Souvent,
cependant, elle est vue tout simplement comme un mélange hétérogène alors que
d'aucuns y voient une perspective unidimensionnelle portant sur des concepts
exclusifs et constants.
La mondialisation a débouché effectivement sur une modification des
concepts et des plans, avec toutes les visions et théories que cela implique. L'on
s'interroge à juste raison sur le degré d'emprise de ce phénomène et sa capacité
à réduire le rôle des individus et de la société civile, voire même des Etats. La
même question se pose aussi sur ses conséquences et sa capacité à atteindre les
tréfonds culturels des peuples, rendant ainsi utopique la notion de diversité et de
pluralité dans les domaines culturels. Dans ce cas de figure, on est amené à nous

interroger, avec encore plus d'insistance, sur les lignes communes à ces
domaines ou de séparation entre eux, ainsi que sur la possibilité d'existence d'une
limite minimale pour une culture humaine à valeurs communes, et ce, à un
moment où tous les peuples soucieux de préserver leurs spécificités culturelles,
qu'ils soient avancés ou sous-développés, s'inquiètent unanimement des dangers
intrinsèques de la mondialisation.
D'autre part, les Arabes et les musulmans ne sont pas seuls dans ce monde, et
font partie intégrante d'un ensemble dont ils partagent et les aspects positifs et
négatifs. Ils partagent tout autant que les autres ses préoccupations, troubles,
confrontations et luttes, ainsi ses constantes et ses mutations, mais aussi son
exposition à la tyrannie des grandes puissances qui le manipulent ou s'efforcent de
le faire.
Aussi, les Arabes et les musulmans doivent-ils, dans ce maelström qui les
entraine, à se connaître de leur propre perspective et non pas à travers le regard de
l'Autre, bien que celui-ci ne soit pas dépourvu d'intérêt. Ils doivent entreprendre
cette autoanalyse avec objectivité, sincérité, impartialité et de façon critique afin
d'identifier, d'une part, les points forts pour les mettre en évidence et les enrichir et,
d'autre part, les points faibles afin de les éviter et les corriger, mais tout en se
conformant cependant aux normes mondiales régissant la vie des individus et des
communautés, telles qu'elles ont été convenues par les pays avancés.
Dans le contexte de cet engagement et des réformes et efforts de
développement qu'il implique, la pensée arabo-islamique requiert -après son
autocritique- l'ouverture sur l'Autre par tous les moyens, à commencer par la mise
en application des résultats et méthodes de la recherche scientifique et l'impulsion
des facultés créatives, en passant par la traduction qui, malheureusement, demeure
insuffisante, qu'il s'agisse de la traduction à partir des langues étrangères vers l'arabe
ou inversement. D'où la nécessité de mettre en place des institutions sérieuses et
responsables pouvant opérer en toute liberté.
Mais rattraper le train du progrès requiert également que l'on s'efforce de
nous adapter à l'évolution mondiale, notamment aux facteurs de développement,
de prospérité et d'hégémonie qu'elle comporte, et ce, à un moment où des pays,
et à leur tête les Etats Unis d'Amérique, s'appliquent à changer selon leur
perspective la situation politique, économique, sociale et culturelle du monde
islamique. Mais cette perspective, qui se dissimule derrière des slogans tels que
la démocratie, la liberté et la mondialisation, cache des intentions d'exploitation,
d'oppression et de réalisation d'intérêts. Les USA, par exemple, qu'ils soient
conscients ou inconscients de leurs contradictions, ont suscité des problèmes et

crises en Iran, Irak, Soudan, Palestine, Afghanistan et ailleurs, qu'ils peinent à
résoudre ou s'en débarrasser.
Et c'est dans le contexte de ces défis, avec leurs flux et reflux, que le monde
est pris de court par des événements sans précédent suscités par la révolte d'une
jeunesse en ébullition dans certains pays arabes qui s'est poursuivi tout au long
du premier semestre de l'année en cours, commençant en Tunisie et en Egypte,
et se poursuivant au Yémen, en Libye et en Syrie. Comme indiqué
précédemment dans cet article, il s'agit d'une nouvelle prise de conscience qui,
jusque là, faisait encore défaut. Certaines de ses conséquences positives se sont
manifestées au Maroc où son leadership éclairé a pris les devants en amorçant
une série de réformes fondamentales.
Cette prise de conscience est indicatrice du niveau de mécontentement des
peuples qui se révoltent contre une situation où sévit la corruption, où ils sont
dépouillés, sous le joug qu'ils subissent, de leurs droits les plus élémentaires, à
commencer par la liberté et la justice sociale, avec tout ce qu'elles comportent de
légitime et d'essentiel, tels le droit au travail, à la vie digne et à la sécurité. Ce
soubresaut impétueux traduit un besoin immense et pressant pour des
changements à même d'extirper et la corruption et les lois et règlements qui la
supportent, et ce, en dépit de tous les dangers et difficultés que ce soulèvement
stupéfiant et imprévu comporte, suscité par la perte de toute confiance dans les
différentes institutions politiques et sécuritaires, considérées par les masses
comme des façades créées par les régimes en place pour conforter la corruption
politique, avec tout ce qu'elle entraîne de despotisme, d'arbitraire, de pillage des
biens publics et de violation des droits des citoyens.
Ces dangers et difficultés, qui se renouvellent à travers les protestations
journalières et que les technologies de l'information et de la communication
modernes concourent à leur effervescence, nous interpellent pour leur accorder
un temps de contemplation culturelle, loin de toute influence idéologique, et
pour entreprendre une analyse objective et impartiale afin de parvenir à des
solutions pertinentes. Il s'agit surtout d'essuyer le moins de pertes possibles que
les difficultés et défis engendreront, sur le plan socioéconomique, pendant la
période de transition et dont le plus grave est justement celui qui remet en
question la cause même du soulèvement et des objectifs qu'il visait.
Il est évident que ce ne sont pas les épris de slogans politiques dépourvus de
sens ou les technocrates, financiers et hommes d'affaires qui se cachent derrière les
affiches du développement économique et technologique, et auxquels incombent les
fonctions d'exécution et d'application, qui pourront se charger de ce type de
contemplation. Pas plus d'ailleurs qu'elle ne peut être confiée aux prétendus
intellectuels et opportunistes qui restent accrochés aux lignes officielles, prédisposés
à changer de position en fonction de leurs intérêts personnels. Il en est de même des
intellectuels déçus qui se sont effacés pour vivre repliés sur eux-mêmes.
A ceux-là s'ajoutent les anarchistes, adeptes de «l'anarchie créative», ainsi
que tous les séditieux qui cherchent à entraver par tous les moyens le processus
de réforme, en cultivant les graines de l'inconsistance, de la dégénérescence, de
la décadence des goûts et des moeurs, se précipitant à accaparer les bénéfices du
moment tout en se préparant à cueillir les profits que le futur leur apportera, ce
futur qui, justement, porte les espoirs d'une réforme censée mener vers des
horizons meilleurs.
Ceux qui sont habilités à entreprendre cette contemplation difficile sont - à
notre avis - les intellectuels, grâce à leur génie, leurs idées, leur vision, leurs
positions et leur comportement vertueux. Ils sont en mesure de forger les bases
constitutionnelles d'un nouveau projet communautaire, fondé sur la légitimité
des institutions, mais aussi, au préalable, de résoudre les problèmes sociaux
urgents qui ne peuvent attendre la réforme théorique du système en question. Ce
projet doit également se construire sur des valeurs combinant l'authentique et le
moderne tout en répondant aux exigences du développement global, c'est-à-dire
aux préoccupations et aspirations des citoyens soucieux d'améliorer leur niveau
de vie. Ceci débouchera nécessairement et par le dialogue sur une concorde
nationale sereine et transparente, rejetant toute forme de conflit, y compris celui
des générations, et ce, sans être incompatible avec la mondialisation dans son
aspect positif véridique, précédemment évoqué.
S'agissant du référentiel islamique mentionné dans le cadre de ce
mouvement de réforme, aucun homme honnête et sincère ne pourra réfuter la
relation existant entre ce référentiel et l'Etat, qu'il soit religieux ou laïc. Or ce
référentiel n'est pas incompatible avec l'Etat laïc, d'autant qu'il rejette l'Etat
religieux dans son acception théocratique qui rattache la gestion de l'Etat au droit
divin. Il en est de même de l'acception qui tente, par ignorance, de la rattacher à
ce référentiel en imaginant qu'il s'agit du synonyme d'un Islam politique arriéré
et extrémiste. L'Islam apporte des textes généraux qui constituent une base que
les Musulmans doivent étudier, sonder, comprendre et appliquer d'une façon qui
correspond à leur situation réelle, qui varie en fonction du moment et du lieu, en
particulier en matière de politique et de gestion des affaires publiques.
Malheureusement, les partisans de l'attachement à ce référentiel semblent
incapables de formuler un discours politique islamique nouveau et porteur d'une
vision moderniste claire qui tient compte des changements imprévus, tout en
s'efforçant de résoudre les problèmes socioéconomiques qui s'aggravent de jour
en jour.
Nous gardons l'espoir qu'une telle démarche culturelle nous permettra de
reprendre confiance et d'entamer la réforme nécessaire, c'est-à-dire faire face à
la corruption dans sa double facette, à savoir la culture de la corruption et la
corruption de la culture, et ce, dans les formes religieuse et matérielle de cette
culture. En d'autres termes, il faut que cette réforme s'accomplisse dans le
cadre de la légitimité des lois, des droits et des obligations. Ceci aura pour
effet de résorber les tensions et de stopper l'hémorragie, tout en trouvant les
alternatives susceptibles de restaurer la sécurité et la quiétude des gens, et
entreprendre, sans plus tarder, les mesures permettant de préserver non
seulement la sécurité des individus, de la société et de l'Etat, mais aussi le
prestige sans lequel l'Etat n'a plus de raison d'être.
Ce grand projet civilisationnel ne peut cependant aboutir que par la mise en
place de politiques solides et efficaces, à même de trouver des solutions
appropriés aux problèmes sociaux, tant dans le domaine de l'enseignement, de la
justice et de l'emploi que dans celui de la gestion des affaires communales ou
publiques. Ces politiques devront être en mesure de faire face à toutes les crises,
qu'elles soient réelles ou artificielles. C'est ainsi que la culture retrouvera sa
vitalité et son esprit créatif, et les intellectuels leur rôle responsable vis-à-vis de
la société.
C'est de là qu'il apparaît nécessaire de s'interroger sur ce rôle vital,
tant dans l'étape actuelle que celle à venir. A-t-il la capacité de gérer les
problématiques de l'étape actuelle et développer une nouvelle pensée
capable d'en relever les défis et, par voie de conséquence, de trouver les
solutions appropriées aux crises qui en découlent ?

 

 

(*) Conseiller de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, et professeur de chaire à l'Université
Mohammed V à Rabat, membre de l'Académie du Royaume du Maroc, de l'Académie de la
langue arabe du Caire et de l'Académie royale Âl al-Beyt pour la pensée islamique de Jordanie.


186 Culture de la réforme et réforme de la culture

http://www.isesco.org.ma/francais/publications/Islamtoday/index.php?page=/Home/ISESCO%20Prizes

 

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